Souvenirs de bruits du Quartier Latin
23 novembre 2016 | Jean-François Jouvion | Savoir | Histoire |
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Si aujourd’hui, le bruit de pneus, de la circulation et des machines sont devenus prépondérants dans la vie parisienne, il n’en a pas toujours été ainsi. Il fut un temps où l’homme et ses cris dominait la ville.

Dès les temps les plus reculés, les rues de Paris ont résonné des cris de la foule et ont été parfumées d’odeurs particulières. Les cris formaient la publicité des marchands et colporteurs. Ils étaient l’expression des métiers d’autrefois.
Cependant, en raison de leurs inconvénients, ils furent réglementés, mais leur souvenir fut conservé par des musiciens et des poètes.

Certains bruits et certaines odeurs m’ont marqué. En effet, j’ai toujours été très attentif aux bruits et aux odeurs de la rue. Ils m’apportent la vie de la bête urbaine, sa respiration rassurante, protectrice, parfois inquiétante, toujours évocatrice.
Mon plus lointain souvenir m’apparaît dans un silence. Je vois l’enfant accroché au balcon de l’immeuble qui regarde la rue Claude Bernard sans circulation. Une seule voiture y stationne. Nous sommes avant 1939. Cette voiture est le véhicule du médecin. Déjà mes parents me racontaient que le tramway hippomobile avait cessé son service. Le cheval de renfort en raison de la montée de la rue avait disparu. Mais, les rails étaient encore en place. Je me souviens d’ailleurs d’une chute de bicyclette, la roue avant de mon cycle s’étant engagée dans le rail.
J’écoute encore la nuit, bien abrité dans mes couvertures, le claquement des semelles de bois des chaussures des femmes qui marchaient jusqu’au couvre-feu pendant la guerre. Il n’en finissait pas et je le suivais, essayant de me représenter son auteur, inquiété par son mystère. À mon angoisse répond certains faits. Comme le soir où j’entendis le claquement d’une arme et le cri étouffé d’un homme assassiné, conséquence d’un règlement de compte.

Parmi les sonorités de la rue, il en existe de plus joyeuses dont certaines durent encore. Il s’agit par exemple du passage de la Garde républicaine à cheval.

Celle-ci monte encore parfois la rue pour aller à l’exercice. Entendant les claquements des sabots, je suis encore heureux d’être relié au passé. Le bruit des sabots a été cependant modifié à la suite des barricades de mai 1968, les pavés offrant trop de facilités pour les construire. Le bruit est demeuré, mais étouffé par l’asphalte.

Ces nobles animaux nous offraient en outre l’odeur du crottin qu’ils abandonnaient dans leur passage. Je n’appréciais pas cette odeur qui me donnait la nausée.
Parmi les odeurs de mon enfance, je me souviens avoir trouvé insupportable l’odeur des peausseries qu’il me fallait respirer au bas de la rue. Mon foie réagissait dès que j’approchais de la Bièvre. Ma détestation me rappelle cette légende du quartier qui la conforte. Il s’agit de la peste qui venait cette année-là d’Italie. Arrivée à la hauteur de ce qui est actuellement la Place d’Italie, elle commença à grimacer devant les effluves désagréables venant du traitement des peaux. Elle s’étonna de rencontrer des odeurs plus mauvaises que la sienne propre et renonça à descendre vers les Gobelins.

Aujourd’hui, la Bièvre est recouverte. L’odeur a disparu et on est loin des croquis parisiens de Huysmans. J’entends encore dans mon souvenir le démarrage des carrioles de chez Gervais qui, avec entrain, quittaient les écuries du haut de la rue pour aller livrer le lait et les produits laitiers. J’évoque encore la crèmerie du bas de la rue Mouffetard où le crémier, grand blessé de la guerre de 1914, faisait admirer à sa femme et ses employés son élégant attelage avant de laisser son épouse le soin de tenir boutique.

Jusque dans les années 1950, on entendait également le passage du vitrier et je m’étonnais, me demandant qui pouvait bien avoir besoin de ses services.
Dans le patrimoine de la rue, il ne faut pas oublier le rémouleur qui, lui aussi, appelait le client d’une voix puissante. Il fut le dernier à disparaître. Son travail ne fait plus chanter la rue. Il serait encore bien utile pour rendre mes couteaux coupants.

Rue Mouffetard, le silence s’est peu à peu établi. Je me souviens que les vendeurs vantaient autrefois la qualité de leurs marchandises et concouraient de propositions sonores. Chacun avait sa chanson pour dépasser le chant des autres. Ils sont devenus bien discrets et le marché a perdu ses couleurs vocales. Heureusement les couleurs des fruits et légumes resplendissent encore au soleil.

Le rappel de ces souvenirs fait penser à une certaine liberté d’expression qui disparaît peu à peu dans le passé, remplacée par la technique de vente et ne me laisse qu’une pensée émue.



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