LA BIEVRE, LES GOBELINS, SAINT-SEVERIN
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TROIS RECITS DE JORIS KARL HUYSMANS, EXTRAITS DE SES "CHRONIQUES PARISIENNES", SONT REEDITES PAR L’EDITEUR L’ESPRIT DU TEMPS. UN TEMOIGNAGE POETIQUE ET EMOUVANT D’UNE VILLE DISPARUE

"La Bièvre représente aujourd’hui le plus parfait symbole de la misère féminine exploitée par une grande ville." La première phrase du récit de J.K. Husmans, publié en 1901, donne le ton. L’auteur, lors de ses promenades, décrit l’environnement pauvre et triste de la Bièvre, de l’entrée de cette rivière à Paris près de la Poterne des Peupliers, à sa disparition sous le boulevard de l’Hôpital. La Bièvre est alors, pour quelques années encore, le lieu de travail des tanneurs, des teinturiers, des mégissiers et des blanchisseuses qui habitent aux alentours, dans des immeubles misérables. Huysmans décrit le passage Moret comme "la Cour des Miracles de la peausserie. Ce site lunaire est habité par une population autochtone qui vit et meurt dans ce labyrinthe, sans en sortir."

Joris Karl Huysmans, né en 1848, et mort en 1907, a été tour à tour romancier naturaliste, ami de Zola et des Goncourt, écrivain symbolique, puis catholique, après sa conversion. Il a toujours vécu à Paris et aimait à s’y promener. Il fait une sorte de reportage sur un lieu de misère ("effrayante et abjecte") lié à une rivière en voie de disparition. Mais sa lucidité ne l’empêche pas de regretter cette disparition, car la Bièvre a eu un tout autre passé qu’il évoque avec nostalgie : "Et pourtant, combien était différente de cette humble et lamentable esclave l’ancienne Bièvre ! Elle descendait dans l’enclos de l’abbaye Saint-Victor, lavant les pieds du vieux cloître, courait au travers de ses vergers et de ses bois, et se précipitait dans le fleuve".

Son évocation des Gobelins, elle, est d’abord historique : il rappelle le rôle de ces tapissiers venus de Reims, les magnifiques bâtiments réédifiés par Colbert, la somme de travail que représente la création d’une tapisserie, avant de s’intéresser particulièrement au numéro 17 de la ruelle des Gobelins où a subsisté un châtelet du 16ème siècle, le château de la Reine Blanche. Et là, le défenseur du Patrimoine qu’est Huysmans s’inquiète de la destruction envisagée de celui-ci, ainsi que de celle de la Manufacture : ""Hélas, qui se soucie désormais du vieux Paris ? Le minuscule castel sera détruit pour faire place à une imposante usine, et la manufacture des Gobelins disparaitra, supplantée par une turne industrielle ignoble." Peut-être son cri d’alarme a t-il contribué à conserver ces bâtiments...

Le dernier récit "Saint-Séverin" est plus long. L’auteur décrit avec précision ce quartier qui "fut dès son origine ce qu’il est maintenant, un quartier miséreux et mal famé". Il nous emmène dans ses pas et nous fait partager ses découvertes, en donnant beaucoup de détails savoureux sur des rues et des maisons. Il devient parfois historien, en faisant preuve d’une grande érudition, en rappelant par exemple le riche passé de l’église Saint-Séverin, "un lieu par lequel il a une affection particulière, liée à un souvenir". Il raconte ainsi que le dogme de l’Immaculée Conception y avait devancé de six siècles celui de Lourdes, et il s’indigne par ailleurs que le jansénisme, qu’il appelle une "secte", se soit maintenu dans cette église plus tard que dans les autres églises-jusqu’en 1820.

De nouveau, l’auteur s’inquiète de la destruction du vieux Paris : "La haine des ingénieurs pour tout ce qui est encore marqué d’une étampe d’art est inlassable, et ils ne s’arrêteront que lorsqu’ils auront complètement aboli les derniers vestiges du Paris d’antan".

Les eaux-fortes de Louis-Auguste Lepère, qui étaient déjà dans l’édition de 1901, illustrent le récit de l’écrivain, et de manière particulièrement remarquable pour le récit sur la la Bièvre .

Huysmans ne décrit pas seulement ce qu’il voit, il n’est pas un simple observateur, il est parfois passionné, il donne son opinion qui peut ne pas plaire au lecteur. Mais celui-ci appréciera à coup sûr sa description de ces vieux quartiers parisiens et un style d’une grande richesse, une écriture très précise, des mots rares qui ont malheureusement disparu de la langue française. Les amoureux de celle-ci, à la lecture du livre, ne pourront que regretter la disparition de mots anciens, savoureux, qui sont employés ici, et l’appauvrissement de cette langue, du fait notamment du globish et de la novlangue.

- "La Bièvre, les Gobelins, Saint-Séverin", de Joris Karl Huysmans, édité par L’Esprit du Temps.

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