Pour en finir avec les drogues
27 janvier 2017 | Anne de Buridan | Lire | Cannabis | Héroïne |
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Dans un livre remarquable, Johann Hari nous plonge dans l’histoire méconnue de la guerre des drogues, à travers tout l’Occident. Un livre à lire absolument dans le débat actuel.

Donald Trump a été élu. Honni par la presse, l’homme rebelle à la mèche blonde ou l’homme blond à la mèche rebelle - c’est comme on veut - a été nommé homme de l’année par le Times. Success Story. Les Usaniens ont mis énormément d’espoirs dans un homme atypique qui a su parler aux pauvres - ils sont plus de 100 millions aux États-Unis - alors qu’il est lui même l’une des personnalités les plus en vue du fameux 1% des plus riches et des 20% qui possèdent plus de 60% de la richesse du pays ! Son gouvernement, composé de milliardaires ou de multimillionnaires, s’annonce comme l’un des plus fortunés de l’histoire.

C’était à prévoir ! L’Amérique souffre. L’Amérique gronde, à droite comme à gauche, depuis bien des années : Tea Parties, Occupied Wall Street, manifestations dans le Wisconsin, dette étudiante incroyable, villes en faillites, retraites non payées, 50 millions de personnes nourris grâce au Food stamps - des bons alimentaires distribués par l’état fédéral - et des millions de gens ruinés par les subprimes...

L’homme d’affaire a du sentir qu’il y avait là un marché politique à conquérir et, provocateur à outrance, catalyseur de la colère, il a su le saisir. Le grand retour de la Doctrine Monroe, l’Américain en rêvait, Trump va le faire... à grand coup de forages pétroliers. Pas sûr que toutes celles et ceux qui ont voté pour lui s’y retrouvent. Le pic pétrolier américains est passé depuis longtemps et les méthodes anciennes n’ont plus aucune chance de redonner sa prospérité à l’Amérique. Les jours de souffrance de l’Amérique et des Américains ne s’achèveront pas demain ; les jours de pollution non plus.

Dans ce contexte d’enfumage politique et environnemental, un autre résultat doit attirer l’attention. Les États-Unis sont encore un grand pays démocratique où l’on vote à la fois pour des hommes ou des femmes, mais aussi pour des idées : chaque élection est l’objet de centaines de référendums ou votations sur des sujets divers et variés à échelle plus ou moins locale, souvent au niveau des états ; mais un référendum en Californie concerne quand même près de 40 millions de personnes ; en Floride, 20 millions [1] ; ça compte !

Ordoncque, lors de cette dernière élection, pas moins de 9 états votaient, dont la Californie et la Floride, pour savoir si les gens désiraient ou non que l’usage du cannabis à titre récréatif soit autorisé - voire la production à usage personnel. Et la plupart ont répondu oui !

Pour le dire en un mot, petit à petit, l’usage des drogues est légalisé (ou dépénalisé) aux États-Unis. Comme les Américains souffrent de toutes les souffrances possibles dans une société qui s’appauvrit et désespère, pour résister à la douleur, ils se droguent. Les morts par overdoses explosent. Entre 2000 et 2014, le taux d’overdose par opiacées à triplé.

Les Américains meurent-ils d’overdose par plaisir ?

Non, bien sûr ! Ce sont surtout les antidouleurs, des médicaments à fort pouvoir de d’accoutumance qui font monter les résultats : les Américains prennent des médicaments pour ne plus souffrir, ces médicaments les rendent accros, ils deviennent dépendant, mais comme les médicaments coûtent chers ou que les médecins ont l’interdiction d’en distribuer aux patients devenus dépendants, ils se tournent vers les opiacés les plus courants et les moins chers - mais aussi les moins purs - l’héroïne et la cocaïne. Le cercle est vicieux.

C’est peut-être pour en sortir que les Américains légalisent le cannabis, petit à petit. Socialement, ils savent qu’ils vont continuer à souffrir et ils votent d’ailleurs, bizarrement, dans ce sens. Individuellement, cependant, un petit joint de temps en temps, ça aide à tenir. Et si on peut le produire soi-même, on est assuré de sa composition. C’est bien plus bio - et moins fort - que de l’héroïne coupée avec de la farine, plâtre, du talc, ou autres substances moins chères.

Quoiqu’il en soit, pour reprendre les mots de Johann Hari, auteur d’un remarquable ouvrage, La brimade des stups, qui vient d’être traduit pas les éditions Slatkine et Cie [2] nous vivons - peut-être - tout simplement la fin d’une guerre de 100 ans qui, aux États-Unis comme ailleurs dans le monde - mais les États-Unis en sont l’épicentre - a fait des milliers de morts et des centaines de milliers de victimes collatérales. Rien que ça.

Le sujet, a priori, est épineux, rébarbatif. Rien que d’en parler suscite, encore, bien souvent la réprobation. Le problème est too big to see, trop gros pour être vu. Qui veut parler de drogues, de junckies, de dealers, de mafia, de prisons et de répressions ? Souvent, personne. Pourtant, Johann Hari réussit un véritable tour de force : il accroche le lecteur. Lui qui milite pour que la consommation de drogue devienne ennuyeuse, clinique, médicale, il nous emporte dans son incroyable enquête de trois années, aux États-Unis, au Canada, en Suisse, au Portugal et, pour finir, en France. Sa plume est addictive.

Journaliste, homosexuel, ami de drogués, de morts du Sida, il a voulu comprendre. Rencontrer les acteurs de cette guerre souterraine qui infecte l’ensemble de la société occidentale sans qu’on en parla jamais (ou trop peu). Son récit est construit autour d’une galerie de portraits qui sont autant de rencontres éclairantes. Ces gens apportent énormément d’humanité au sujet. Toutes les curieuses et les curieux, qu’un petit joint ou un petit verre titille de temps à autre ou qui sont d’une sobriété exemplaire, ne buvant pas, ne fumant pas, et qui ne s’adonne au boogie woogie qu’après la prière du soir, devraient ouvrir ce livre et en lire les premières pages...

Nous sommes en 1939. Il n’y a plus de prohibition aux États-Unis. L’alcool coule de nouveau légalement dans les tavernes et les pubs de l’Amérique. À nouveau, c’est de la bière. Ce ne sont plus les alcools utraforts, mais très discrets à transporter et d’une redoutable efficacité qui arrivaient des îles : de Saint-Pierre et Miquelon et des Antilles notamment. Les rues de Chicago sont pacifiées. La mafia n’a plus de revenus. Les bootlegggers ont les pattes coupées.

Seulement, un autre homme risque de se retrouver sans emploi : il se nomme Harry Anslinger. Quelque temps auparavant il a été nommé Directeur du Bureau fédéral des narcotiques qui émane du Bureau de la prohibition... qui n’existe plus, faute de combat à mener ! Son horizon de carrière est bouché. À l’époque, personne ne songe vraiment à interdire l’usage des drogues et notamment des opiacées. Les grandes bourgeoises, ou les housewifes déjà désespérées qui s’ennuyaient le dimanche - sans Bécaud - allaient chercher leur dose à la pharmacie. Quelques temps avant leur naissance, en 1860, le Royaume-uni et la France, soutenus par les États-Unis et la Russie, s’étaient ligués contre la Chine pour y autoriser le commerce de l’opium. Business Story.

Harry Anslinger, cependant, a des ambitions. Pas question de rester dans son petit bureau sans moyens. Il va alors organiser la peur de la drogue en générale et du cannabis en particulier, aux États-Unis pour commencer, dans le reste du monde ensuite. Quelques faits divers monter en épingle, une répression brutale sur ces pires contradicteurs, les médecins, et le tour sera joué. Sa principale victime, hautement symbolique, sera Billie Holiday. Femme, Noire, violée, battue, droguée et alcoolique, elle avait le défaut de chanter divinement bien.

Aujourd’hui encore, les Noirs et les Hispaniques ont beaucoup plus de chance de se retrouver en prison que les Blancs. Michael Moore l’a rappelé, récemment, dans son dernier film, Where Invide Next. La dimension raciste, doublée d’une question sociale, de la guerre contre la drogue, aux États-Unis, mais aussi en France, est fondamentale. En France, les zones de non-droits, sont des zones livrées aux mafias de la drogues et les immigrés, qui sont aussi - et avant tout d’ailleurs - des pauvres, y sont souvent majoritaires. Aux États-Unis, dans de nombreux états, les prisonniers sont déchus de leurs droits civiques : beaucoup de Noirs et d’Hispaniques ne votent donc plus une fois derrière les barreaux. Parfois, ils y perdent la vie comme cette femme, noire, droguée, morte brûlée par le soleil. Par brimade, ses sadiques geôliers l’ont enfermée dans une cage, sans eau, sous le cagnard de l’Arizona. Détresse Stories.

Johann Hari parcourt les terres de violence. Il rencontre les dealers, ceux qui vivent de la drogue, meurent de la drogue, et rappelle que la drogue est ce commerce ultra-rentable qui suit les lois de la concurrence la plus libre. Tous les coups sont permis. Il faut dominer. Faire peur à tous prix. La drogue est la face sombre de l’économie ultralibérale que nous connaissons. Dis comme cela, c’est encore assez flou et théorique. Les témoignages de Johann Hari rendent les choses concrètes et la plupart du temps assez horrible. L’échelle de la violence et de la cruauté n’a pas de limite. Le pire, c’est que les grands dealers ne sont pas vraiment fous, au contraire, ils répondent juste à la logique d’un marché particulier.

D’ailleurs, pour revenir en deux mots à Trump, il y a de grandes chances qu’il ne s’oppose pas à la légalisation du cannabis. Il l’a déjà dit, il y a longtemps [3]. Comment un tel homme d’affaire pourrait-il passer à côté d’un tel marché ?

Pour garder espoir, Johann Hari se rend donc, aussi, sur les terres pacifiées : Vancouver, la Suisse et le Portugal notamment. Celles où la drogue est dépénalisée, ses usages réglementés. Celles où l’on soigne au lieu de réprimer. Et c’est assez convaincant. Avec des arguments nuancés, le journaliste explique, à plusieurs reprises, être très proche de ses neveux et ne veut pas les voir tomber dans la drogue comme il a pu y voir tomber certains de ces amis et amants. Son propos, c’est avant tout de rechercher des solutions efficaces ; car, il est évident que depuis 100 ans, la répression a montré son inefficacité. Impossible de le contredire sur ce point. D’ailleurs, les bourgeois parisiens ou new-yorkais ont-ils quelques problèmes à se procurer du cannabis ? Non, aucun.

Il passe tout en revue : aux analyses des contextes historiques et sociaux, il ajoute des analyses médicales et psychologiques. Tentant avant tout à répondre à cette question fondamentale : pourquoi les gens se droguent-ils ? Pourquoi, dans quel contexte deviennent-ils dépendant ? Je vous laisse découvrir l’histoire, amusante et parlante, du Palais des rats. Il ose même, preuve à l’appuie, questionner la dangerosité des drogues dures les plus connues : l’héroïne et la cocaïne.

Pourquoi ? Parce que, paradoxe à part, les États-Unis mènent régulièrement des expériences massives de consommation d’héroïne par des milliers de personnes : les soldats américains. La première fut la guerre du Vietnam. Il était interdit aux soldats de se droguer. Le cannabis avait l’inconvénient d’être facilement détecté par les chiens. L’héroïne, moins. Alors les soldats sont passés à l’héroïne, comme ils l’ont fait récemment encore en Afghanistan et en Irak. 20% des soldats parti au Vietnam aurait touché au moins une fois à l’héroïne. Seul 4,5% en serait resté dépendant. Les autres, la majorité, une fois sorti de l’enfer vert de la jungle et celui, plus violent encore, de la guerre ont arrêté. Une fois retourné au pays, la plupart ont retrouvé une vie sociale suffisamment riche pour ne plus avoir besoin de se droguer. Mais l’Amérique, à l’époque, était elle-même assez riche...

Surtout, Johann Hari démontre que la répression est bien plus néfaste, au final, qu’un usage légalisé et contrôlé. La répression et les mafias marchent main dans la main. Les secondes ne peuvent pas vivre sans la première. Il y a même un romantisme mafieux : tous ces gangs tatoués avec leur code vestimentaire et leur jargon et leur code d’honneur. La prohibition rend la drogue glamour, risquée, attractive. C’est un formidable argument commercial. La légalisation, au contraire, rend l’usage de la drogue terne, encombrant, maladif. L’individu devient lié à des produits sans en tirer aucun plaisir. Imaginez vous consommer un alcool fort, parce que vous y êtes dépendant, dans le gobelet en plastique blanc d’une chambre d’hôpital ou bien dans un speakeasy des années 30, avec paillettes, joli verre et jazz endiablé. Cela n’a évidemment rien à voir.

Les Portugais en ont fini avec le glamour. L’usage des drogues, toutes les drogues, y a été dépénalisé, médicalisé, avec suivi psychologique. La France, en revanche, a une des politiques les plus répressive d’Europe. Résultat : au Portugal, 20% des jeunes ont touché au cannabis, ils sont 40% en France...

Au delà de la sensation d’hétérotélie acharnée que la politique française procure, les arguments de Johann Hari permettent de penser une autre société. Concrètement, d’autres choix financiers, c’est toujours le nerf - avec ou sans psychotrope - de la guerre. Un exemple : Johann Hari estime à plus de 9.500, les prisonniers qui, en France, le sont pour des affaires de trafic de stupéfiants. Avec la légalisation, ils n’auraient pratiquement plus lieu d’être. Or, un prisonnier coûte 36.500 € par an, en moyenne, au contribuable. Un calcul simple - et même un peu simpliste mais qui à l’avantage de donner des ordres de grandeurs - nous donne donc un coût de 347 millions d’euros... et autant d’économies. De quoi payer quelques intervenants en collèges et lycées pour expliquer les dangers de la consommation du cannabis à l’adolescence - notamment sur le cerveau - sauf si l’on trouve que construire des prisons, c’est mieux.

Les indécrottables fumeurs de cannabis, adultes et responsables, insérés socialement et travailleurs - tous les Américains qui ont voté pour la légalisation du cannabis ne sont pas des toxicomanes à la rue ! - généreraient, eux, plus d’un milliards de revenu à l’État. De quoi, là encore, alimenter des campagnes de préventions plus efficaces que d’interminables et coûteuses mesures de répressions.

Pour finir, certains points sont sûrement contestables, personne n’est parfait, mais, dans l’ensemble, l’ouvrage de Johann Hari a le mérite de dresser une histoire et un panorama, en plus de 300 pages, à peu près complet de cette guerre de la drogue qui sévit depuis plus de 100 ans en occident. Surtout, il donne matière à réfléchir. Il questionne. Or, c’est chez nous, en France, que le débat s’engage à l’occasion de la présidentielle de 2017. On ne peut que recommander fortement de le lire et ce, sans modération.

Johann Hari
LA BRIMADE DES STUPS
1916-2016 : La guerre de cent ans
414 pages – Prix : 23 €

[1Il y a 325 millions d’habitants aux États-Unis, donc, à elles seule, la Floride et la Californie représente un petit cinquième de la population

[2Le titre, Chasing the scream est paru en 2015 en Angleterre,

[3Voilà comment s’était exprimé le jeune Trump en 1990 dans le Miami Herald :

« Nous perdons lamentablement la guerre contre les drogues. Pour la gagner, il faut légaliser les drogues. Il faut empêcher que les tsars de la drogue fassent des profits. Ce que je cherche peut-être à faire en en parlant, c’est de causer suffisamment de controverse pour ouvrir un dialogue sur la question de la drogue et que les gens commencent à réaliser que c’est la seule solution ; il n’en existe pas d’autres. »

Slatkine et compagnie
3, rue Corneille, 75006 Paris



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