Gueules ou les visages de la guerre
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Parfois, se souvenir de la guerre, c’est aussi la regarder en face. Voir les déchirures qu’elle laisse sur les visages, dans les têtes et dans les mots.

Il y a 100 ans, aurait chanté Jean Ferrat, des hommes montaient à l’assaut des uns des autres dans un délire, une hubris même, de feu et d’acier. Il y a 100 ans, c’était Verdun qui résonnait dans nos campagnes. Français d’un côté, Allemands de l’autre, sous un orage d’obus, allaient s’entretuer des mois durant pour quelques mètres de terre défoncée. Et pour quelques mètres de terre défoncée, ils allaient, très concrètement, se faire défoncer la gueule.

Ce qui fut vrai à Verdun, fut vrai partout. La première guerre industrielle et capitaliste fit des milliers de morts. Elle fit aussi des milliers de survivants, des milliers de visages broyés.

Andréas Becker est parti de là. De quelques photographies prisent dans un hôpital allemand, loin du front, à Dresde.

Un officier allemand, nommé Joseph Hoffmann... en fait, non ! il était Français, car Alsacien, né en 1892 à Wissembourg... mais en fait, non ! il était Allemand avant 14. Bon ! Peu importe, c’était de la chair à canon avec le cœur en France et la langue en Allemagne. Il fut envoyé loin, sur le front russe. Blessé là-bas, il tombe amoureux d’une infirmière allemande. Elle le soigne dans cet hôpital de Dresde où les blessés du front de l’Est arrivent. Et les médecins prennent des photographies des gueules qu’ils bricolent tant bien que mal.

Avec la complicité de l’infirmière, il partira avec les photographies et quelques objets. Pourquoi lui ? Comment ? On ne sait pas. Il gagnera la France. Après guerre, il ira à l’intérieur, loin des frontières, à Saint-Étienne, avec ses frères. Rencontrera une Française. Aura des enfants. Refera sa vie. Se taira tout du long, de plus en plus. Oubliera les photographies. Oubliera les gueules brisées, cassées, rafistolées, recousues. Les années passent. Il meurt.

Mais peut-on oublier réellement quelques mois d’enfer et de tels compagnons d’hôpital, compagnons de souffrance ? Les photographies sont passées dans la main d’un de ses fils qui les gardera des années. Il les passera à son tour quelques années avant sa mort à sa nièce. Frappée par ses visages, elle ne les oublie pas. Elle veut les faire parler. Mais les hommes sont morts. La mémoire s’est éteinte.

Seule la littérature peut la rallumer. Imaginer leur vie, leurs envies, leurs idées, peut-être, falsifier la parole, c’est sûr, mais ne plus en faire des anonymes. Et surtout leur redonner la parole. Cela dit, comment faire parler des visages qui n’en sont plus, avec leurs bouches éventrées, leurs regards anesthésiés de fatigue, de souffrance, et d’incompréhension ?

Elle rencontre Andréas Becker. Écrivain allemand, Hambourgeois, vivant à Paris. Il écrit en français. Il dessine. Il travaille. Il va inventer une langue pour les faire parler : le français fracassé. Une langue qui bute, qui dérape, qui concatène constamment, qui casse la gueule des mots. Non sans humour - c’était des hommes, ces gars là, des soldats qui rigolaient pour survivre entre deux combats - avec l’accent un brin populo ou la simplicité bonhomme du garçon de ferme qu’on envoie patauger dans la boue des tranchées. Qui comprend pas grand-chose mais qui y va quand même. Andréas Becker imagine, alors, des histoires de combat, mais souvent des histoires de pas-de-bol...

"Je suis été Georges de Blanchemarie, néssancé oui un peu, dans les années octosanguinitaires, un peu comment un générationnement foutu - qu’on se demande encore un piti peu que je veux dire pourquoi - tant de travail dans les corps des femmes - pour nous faire chair à canon...
J’ai pris le chemin de la retournerie, sur mes jambes - j’avais plus ma gueule mais mes jambes, on faisassait plus attention à ces détails - c’était la paix, on a fait cloché les églises - j’avais un coeur trop léger - ç’a pas duré longtemps - j’ai sauté - déto la nation et pas qu’un peu, la salace elle portait pas de drapeau - elle a pas sifflé d’hymne non plus..."

Gueules d’Andréas Becker est disponible à la libraire Picard et Épona.


lire aussi : Visages de Verdun

Picard et Épona, 18 rue Séguier, 75006 Paris

Gueules, Andréas Becker, éditions d’En bas, 2015.

© quartierlatin.paris : lecture et dédicaces de Gueules à la librairie Picard et Épona, le 16 janvier 2016.



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