Rendre révolu ce qui nuit à la chose commune
1er avril 2016 | Sylvain Lévesque | Savoir | Critique |
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Les médiocres ont-ils pris le pouvoir dans le monde ? La mondialisation nous conduit-elle au règne de la médiocrité ?

Marguerite Duras a déjà dit ou écrit, je la cite de mémoire, à peu près ceci : « Que l’humanité aille à sa perte, il n’y a pas d’autre solution. » Et des gens désabusés, désarçonnés par la marche d’un monde irrationnel, il s’en trouve beaucoup dans l’entourage de chacun de nous – des gens qui ont jeté l’éponge, qui jugent vain tout effort de redresser le cap. Alain Deneault, philosophe québécois, n’est pas de ceux-là. Depuis plusieurs années, il publie des brûlots, des textes et des articles fustigeant les oligarques et les exploiteurs de tout acabit. Il s’est attaqué à la notion de « gouvernance », a dénoncé les paradis fiscaux et le monde orwellien des industries minières canadiennes.

Médiocratie, c’est-à-dire le règne de tout ce qui est « moyen », de tout ce qui ne veut pas transcender l’état des choses. Ce règne, bien entendu, profite à quelques-uns, et le texte de Deneault – ou plutôt les textes, car il s’agit d’une synthèse généreuse, en forme d’exposé, de contributions diverses – cible plusieurs de ces spoliateurs, de ces nantis et larbins de ce régime qui demandent aux autres de « jouer le jeu ». Le philosophe est assurément un franc-tireur, et il tire avec précision !

On trouve dans ce texte beaucoup d’exemples puisés dans l’expérience collective du Québec. Mais le lecteur français ne reste pas sur sa faim : l’auteur connaît bien le contexte du pays de François Hollande pour y avoir obtenu un doctorat à l’université Paris-VIII. Mieux : les exemples, qu’ils se situent au Québec, en France, en Côte d’Ivoire, au Canada, aux États-Unis, représentent des phénomènes symbolisant une tare présente un peu partout dans le monde. Ainsi les conteneurs, ces caissons immondes qui encombrent et enlaidissent les grands ports du monde. Que représentent-elles, ces « boîtes dans les débris de la souffrance humaine, qu’on ne veut ni découvrir ni écouter » ? De navires battant pavillons de complaisance les transportent, et à l’intérieur, parfois, la marchandise inclut des babioles faites par des « bagnards de l’Orient pour les titulaires du pouvoir d’achat en Occident », parfois elle comprend la production de narcotrafiquants colombiens, des illégaux risquant leur vie pour fuir la misère… Les conteneurs, symboles de la mondialisation, exportent aussi la médiocratie un peu partout dans le monde.

Le transport maritime peut parfois être amalgamé aux bas-fonds. Le cinéma, la littérature de gare, voire les infos, ont souvent exploité et exploré ce filon, les us et coutumes d’un univers équivoque. Or, on se dit que, Dieu merci ! le dérèglement de certaines catégories sociales – les bas-fonds, la maffia, la pègre – n’affecte pas les autres, c’est-à-dire les classes de « bon ton ». Ici encore Deneault déboulonne quelques monuments. Prenons l’Université. Par une organisation tacite et « non écrite », elle se voit comparer par le philosophe au monde interlope. Si le rapprochement semble douteux, je me dois d’avouer qu’il y a là matière à réflexion. D’ailleurs, Deneault a puisé quelques-unes de ses assertions dans un ouvrage s’intitulant Academic Freedom in Conflict : The Struggle over Speech Rights in the University. Au Québec, dans les facultés universitaires, il y a d’une part la tour d’ivoire, les professeurs agrégés et les cadres supérieurs en font partie, et il y a d’autre part les CDD : on les appelle les chargés de cours, et ils n’ont ni sécurité d’emploi ni avantages sociaux. Ils représentent dans le domaine des études supérieures, ce que sont les petits dealers dans les réseaux maffieux. On leur fait miroiter une ascension dans la structure, même si en fait ils restent coincés dans leurs illusions – à la différence notable que les petits dealers, évoluant dans un contexte beaucoup moins « civilisé », écopent souvent pour leurs « patrons », quand ils ne se retrouvent pas la peau trouée dans quelque fosse… 

Bien ancrée au moins dans les sociétés occidentales, la médiocratie contamine les champs éducatifs, culturels, scientifiques, économiques, sociaux, artistiques et politiques. Les champs financiers. Deneault les illustre avec verve. Dès lors, dès le diagnostic posé, il faut demander quelles sont les remèdes permettant de déboucher l’horizon. Avant d’arriver à sa proposition, Deneault fait intervenir plusieurs auteurs, lesquels étayent son analyse : Albert Camus, Rosa Luxemburg, Jacques Rancière, Edward Saïd, parmi d’autres, qu’ils soient écrivains ou cinéastes. Puis il esquisse une révolution – c’est le titre du dernier chapitre – en sollicitant le soutien d’Aristote. Le grand philosophe grec évoquait la notion physique de corruption : elle détruit une génération, un état des choses, et, en provoque une nouvelle : « il y a seulement corruption lorsqu’une chose se laisse transformer tellement, en si grande profondeur, qu’on en reconnaît plus la nature ». Deneault se sert de cette idée comme clé de voûte d’une pensée politique renouvelée, où l’homophonie, entre corrompre, au sens aristotélicien, et son néologisme co-rompre, une notion menant à une régénération de nos sociétés, reprend tout son sens.

La médiocratie est un texte essentiel, un texte qui pourrait provoquer cependant un surplus de cafard chez les désenchantés de notre monde, ou un surplus de ricanement des cyniques, mais par la même occasion, des pistes de libération se présentent ; il ne reste qu’à Deneault qu’à leur donner, de même qu’à ses intuitions – et indéniablement, Deneault en a –, un peu plus de chair et de substance. Il en est conscient. « …le programme politique comme une visée en tension entre la corruption et la génération consiste à penser un projet politique comme une visé de transformation substantielle des choses dans une forme qui nous semble souhaitable », écrit-il. Serait-ce l’objet de son prochain livre ?

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L’Écume des pages, 174 Bd St Germain, 75006 Paris

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